Les douze travaux de François Legault
- David Boudeweel
- il y a 2 jours
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Pour éviter de créer un vide à la tête de l’État, le François Legault, en annonçant sa démission, a confirmé qu’il demeurerait en poste trois mois, le temps que les militants de la CAQ désignent son successeur. D’ici là, il héritera du titre peu envieux de lame duck : un chef d’État toujours en fonction, mais déjà sur la sortie.
Alors que ces dirigeants de transition font généralement profil bas, François Legault, lui, aura fort à faire pour s’acquitter d’une dernière mission et préserver son héritage : remettre la maison en ordre avant de donner les clés à son prochain propriétaire. Pour ne pas léguer ses problèmes au chef qui le succédera, le premier ministre devra effectivement travailler fort pour faire atterrir plusieurs dossiers particulièrement épineux, et qui demeurent en suspens.
La rémunération des médecins
C’est probablement le dossier le plus explosif actuellement ouvert. Bien des gens l’oublient, mais celui-ci est loin d’être réglé. D’abord, parce que l’entente conclue avec les médecins de famille prévoit des changements majeurs à la controversée Loi 2 sur la rémunération des médecins, qui nécessiteront inévitablement le dépôt d’un nouveau projet de loi. Ensuite, parce que malgré ses efforts, le gouvernement n’est toujours pas parvenu à une entente avec les médecins spécialistes qui, en position de force, réclament ce qui s’apparente à une capitulation complète.
Comme si les enjeux n’étaient déjà pas assez complexes, il faut rappeler que l’horloge tourne : le projet de loi adopté en toute urgence à la fin de la session parlementaire reportait l’entrée en vigueur de la Loi 2 temporairement, jusqu’au 28 février 2026. Cela donnera à peine un mois à François Legault et son équipe pour s’entendre avec les médecins spécialistes, pour ne pas avoir à rouvrir une nouvelle fois la Loi 2, et déposer, consulter, étudier et faire adopter un tout nouveau projet de loi au contenu fort technique.
La réforme du régime syndical
Dans une volonté de retrouver les faveurs de la population, la CAQ s’est lancée, cet automne, dans la modernisation du régime syndical. Le ministre du Travail, Jean Boulet, a déposé deux projets de loi, qui forceront notamment les syndicats à rendre certaines cotisations optionnelles, et à faire vérifier et à rendre disponibles leurs états financiers.
Or, l’affrontement a vite tourné rapidement au vinaigre : en plus de promettre de s’impliquer activement lors de la prochaine campagne électorale, les grandes centrales syndicales du Québec promettent désormais de déclencher une vaste grève sociale au printemps prochain, inspirée du Printemps Érable porté par les associations étudiantes en 2012 en réaction à la hausse des frais de scolarité, un mouvement de contestation qui s’est étendu à d’autres couches de la société et qui a ultimement mené à la chute du gouvernement libéral de l’époque.
L’entente de Churchill Falls
Il y a un an, François Legault annonçait en grande pompe le renouvellement de l’entente d’approvisionnement entre Hydro-Québec et la centrale de Churchill Falls, à Terre-Neuve. Celle-ci allait permettre de sécuriser 7 200 MW de puissance pour la société d’État, qui se trouve déjà dans une course de la montre pour décupler sa production électrique alors que le Québec manque d’énergie. Surtout, elle s’apparentait à une victoire pour le premier ministre, qui en avait fait une affaire personnelle.
Or, les dernières élections à Terre-Neuve ont complètement rebrassé les cartes : le gouvernement libéral sortant qui avait annoncé l’entente a été défait, et le nouveau premier ministre conservateur, Tony Wakeham, a fait connaître sa volonté de la renégocier. Il a soumis l’entente à l’examen d’un comité indépendant comprenant des membres qui y sont notoirement hostiles, ce qui n’augure de rien de bon pour le Québec. Si l’entente devait être remise en question, c’est tout un pan de l’héritage de François Legault qui s’en trouverait terni. Surtout, cela créerait un trou énorme dans l’approvisionnement énergétique de la province, qui doit déjà faire face à une pénurie énergétique.
Le projet de loi Q-5 sur les grands projets d’envergure nationale
À cette liste déjà chargée s’ajoute le projet de loi Q-5 sur les grands projets d’envergure nationale, déposé discrètement juste avant la pause des Fêtes. Présenté comme un outil visant à accélérer la réalisation de projets structurants pour l’économie québécoise, le projet de loi soulève toutefois davantage de questions que de réponses à ce stade. Ses contours demeurent flous, tant en ce qui concerne les critères permettant de qualifier un projet d’« envergure nationale » que les pouvoirs exceptionnels que le gouvernement se réserverait pour en faciliter l’autorisation.
Les mécanismes de gouvernance, les interactions avec les régimes environnementaux et municipaux existants, ainsi que les garanties offertes aux communautés concernées restent largement à définir. Pour François Legault, laisser ce chantier inachevé ou mal balisé à son successeur comporte un risque évident : celui de transformer un projet censé incarner l’efficacité économique de la CAQ en symbole d’improvisation et de centralisation excessive.
Le projet de loi sur le renforcement de la laïcité
Autre dossier sensible laissé en suspens : le projet de loi visant le renforcement de la laïcité de l’État, lui aussi déposé à la toute fin de la session parlementaire, juste avant les Fêtes. Cette initiative s’inscrivait clairement dans une tentative de la CAQ de redorer son blason auprès de son électorat plus nationaliste. Une question centrale demeure : François Legault cherchera-t-il à faire adopter cette loi avant son départ afin d’imprimer une orientation claire aux politiques identitaires de la CAQ ? Si tel était le cas, il placerait son successeur devant un fait accompli, l’obligeant à composer avec un cadre identitaire renforcé qui pourrait durablement polariser le débat public et contraindre les marges de manœuvre politiques du prochain premier ministre.
Déjà, l’entrée en scène du prochain premier ministre se fera dans des conditions difficiles : aux commandes d’une formation politique impopulaire, il devra juguler un déficit budgétaire record qui limitera fortement sa marge de manœuvre, à l’aube des prochaines élections générales. S’il devait hériter en plus de l’un ou l’autre de ces dossiers brûlants, alors il pourrait lui être tout simplement impossible de redresser la barre et d’éviter le naufrage annoncé.



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